Dans le Coran, le nafs peut être compris comme la substance spirituelle originelle, indifférenciée, mais déjà porteuse en puissance de toutes les formes possibles. Dans le langage alchimique, le nafs tiendrait le rôle du prima materia, la matière première mouvante, amorphe informe et universelle, qui doit être transformée pour atteindre l’or ou l’état de perfection, structurée par les deux pôles masculin et féminin, où la lumière divine commence à se condenser et s’organiser. Le nafs wāḥida (4.1) est vivant et universel, et il contient en puissance les deux polarités (4:1) qui structureront l’être humain : le pôle masculin (rijal), actif et structurant, et le pôle féminin (nisa), réceptif et transformateur Sourate al-Aḥzāb (33:53).
En tant que matière brute, le nafs n’est pas statique. Il est une matière sans forme (sans mention) puis mentionnée (76.1), capable d’absorber lumière et ombre, façonnée par les épreuves (76.2) et les révélations (āyāt) elle devient alors matière informée ou révélée (naba). Dans son processus de maturation, il doit passer par une purification, symbolisée dans le Coran par le tourment ʿadhāb (عَذَاب) pour celui qui refuse ou dénie le dikhr - la mention divine. Ce tourment n'est pas chatiment défintif mais purification de la poitrine pour en permettre l'ouverture à la lumière divine (Islam) 39:22 par la permission divine : « Ne vois‑tu pas que Allah fait descendre Sa lumière sur qui Il veut ? »
Les Rijal ر-ج-ل (r-j-l) incarnent donc la force active et ferme, l’ancrage immuable sans lequel le rappel divin (dhikr) ne pourrait ni s’incarner ni se maintenir intact dans la conscience humaine, ils sont les porteurs conscients du Verbe, gardiens du verbe pur, insensibles aux distractions du monde matériel verset (24:37) évoquant ceux que « ni le commerce ni la vente ne distraient » du rappel divin.
Dans l’herméneutique, le rôle des Rijāl s’apparente à la fonction du principe masculin actif tel qu’on le retrouve dans diverses traditions symboliques : une force consciente, structurante et opérative, qui stabilise, organise et protège. Ce principe agit comme une énergie ordonnatrice dans la psyché, une volonté éveillée qui gouverne le passage entre les différents états, à la manière d’un gardien du seuil dans les chemins initiatiques. Ce seuil symbolise un pont hermétique entre deux mondes : les domaines du visible et de l'invisible (verset 7.46) . Il s’agit d’un espace subtil de transition où seuls les agents « debout » et préparés, les Rijāl, peuvent s’avancer, orienter et maintenir l’intégrité du Verbe divin. Cette fonction peut être comprise herméneutiquement comme celle de l’agent alchimique actif, le sol, le corps rigide et stable qui fixe la lumière spirituelle et l’empêche de se dissoudre dans le chaos extérieur. En psychologie jungienne, le Rijāl pourrait être assimilé au principe masculin actif. Jung décrit ce principe comme une énergie consciente, structurante, dynamique ou l’aspect actif et ordonnateur dans la psyché, ils représentent le Moi conscient structuré, l’agent qui organise, stabilise et interprète la lumière intérieure, permettant à l’âme de progresser sans perdre son axe.
Face aux Rijāl, les Nissā’ (نِسَاء) incarnent le principe réceptif et matriciel : elles sont comparables à la matrice psychique intérieure, le creuset où les formes spirituelles invisibles sont « habillées », prenant corps avant leur manifestation consciente ou informées / naba. Leur fonction coranique dépasse la notion biologique, elles sont le lieu d’accueil, de gestation et de formation des potentiels du Verbe. Les Nissā’ jouent donc un rôle complémentaire fondamental, défini explicitement par le Coran (4:34) comme "ḥāfiẓātun lil-ghayb", (gardiennes de l’invisible). Elles sont les protectrices d’une dimension cachée du sacré, la préservant intacte de toute intrusion ou altération. Elles assurent cette garde en maintenant les voiles, non comme de simples barrières matérielles, mais comme de véritables membranes vibratoires : filtres subtils de la psyché entre visible et invisible, entre le sacré et le profane, permettant la maturation des formes spirituelles dans le cœur.
Au sommet de cette structure, figure la matrice immaculée, Maryam, dont la singularité est le sanctuaire parfait où le Verbe divin s’incarne en une pureté intacte. Herméneutiquement, Maryam est le vas hermétique, le creuset où la lumière spirituelle est accueillie, non pas fragmentée ni filtrée, mais reçue dans sa totalité, sans faille. Elle incarne la nafs purifiée au plus haut degré, où le Soi, selon le modèle jungien de l’individuation, s’intègre pleinement, dépassant les dualités initiales de réception et de transmission du verbe divin.
Ainsi, le Coran trace un cycle alchimique clair : le nafs wāḥida se transforme par le ʿadhāb (عَذَاب) et atteint la sublimation du paradis. Cette transformation est qualifiée dans le texte coranique de « préparée » (u‘iddat), soulignant qu’elle n’est pas automatique mais requiert un processus structuré : « …le feu dont le combustible sera les hommes et les pierres, préparé pour les infidèles » (2:24), « Des jardins [de Paradis] préparés pour les gardiens» (3:15).
Cette préparation du nafs se réalise concrètement par le féminin sacré sous l’ordre divin, incarné par les nisa et les azwaj du Nabi, comme le souligne le verset 33:53 : « …et ne les abordez pas tant qu’ils n’ont pas été « préparés »… ». Ici, le texte coranique montre que le féminin sacré agit comme matrice et catalyseur : il reçoit, structure et transmute l’énergie du pôle masculin processus symbolisé par la « cuisson / maturation» (en alchimie ce serait la digestion ou cibation), guidant la transmutation du nafs vers l’état lumineux et harmonieux du jannah (paradis).
Cette préparation necessite tout un processus de purification détaillé dans le Coran.
Remarque :
Redonner aux mots du Coran leur sens véritable permet de corriger des contresens profonds issus de lectures réductrices. Le terme nissāʾ, traduit par « femmes biologiques », renvoie en réalité à une matrice spirituelle, engagée dans un cycle de maturation analogue à celui de la matrice corporelle. Cette mauvaise traduction a induit des comportements erronés, totalement étrangers à l’esprit du texte et jamais cautionnés par le Coran.
Ajouter un commentaire